Il m’est arrivé à plusieurs reprises d’entendre en séance « je ne sais pas » d’un patient à qui je demandais comment il se sentait. Difficile comme réponse… En tant que thérapeute, je peux vite me sentir démunie, voire agacée. Comment aller creuser au niveau émotionnel quand je me heurte à ces mots là ? La chose la plus naturelle quand on n’a pas de réponse est de reposer une autre question. Et là, ça bloque.
Je repense à un couple où lui, plutôt évitant, peine à trouver une autre réponse que « je sais pas ». Ce que je me dis à ce moment-là : « il n’est pas impliqué dans la thérapie, il vient pour faire plaisir à sa femme. Mais lui n’a pas d’attentes, il est passif ». J’ai peur de glisser dans un cycle négatif avec lui en reproduisant ce qu’il connaît déjà avec sa femme. Il se sent mal à l’aise avec mes questions, ça le tend, ça lui met la pression comme s’il ne savait pas bien faire. Et moi, je veux garder l’alliance avec lui, même si je me sens démunie. Je sens que je patauge à ce moment-là.
J’aimerais l’aider à y voir plus clair en lui, à ce qu’il puisse avoir un espace de parole et que sa compagne entende comment il vit les choses. Mais je ne veux pas être intrusive ni insistante avec mes questions. Alors que faire ? Comment comprendre autrement ce « je ne sais pas » ?
En écoutant un podcast de Lieven Miegerode, thérapeute EFT expérimenté et plein de sagesse, j’apprends à laisser résonner ce « je ne sais pas ». D’abord, accueillir ces mots comme une information de là où en est le patient. Ce n’est pas une mauvaise réponse de ne pas savoir, ni de la mauvaise volonté.
Accueillir et refléter : « ça ne doit pas être facile de ne pas savoir. Merci, vous me donnez déjà une réponse. Votre “je ne sais pas” est l’entrée parfaite vers la personne que vous êtes en ce moment. Et dans cet endroit-là, je vois que c’est stressant et que ce n’est pas facile d’être là. C’est bien ça ? »
Le « je ne sais pas » peut vouloir dire aussi « ça va trop vite » ou « vous posez trop de questions et je ne sais pas comment répondre à trois questions à la fois ». En tant que thérapeute, rester vigilant à la fenêtre de tolérance du patient. Ne pas aller trop vite, trop loin, avec des questions trop profondes à ce stade de la thérapie.
Il peut y avoir aussi des émotions mêlées à l’intérieur, voire contradictoires, et le patient ne sait pas trop laquelle exprimer. Difficile de démêler tout ça et d’en choisir une. Normaliser en disant que les émotions viennent souvent à plusieurs, et quelquefois de manière si opposée que c’est difficile d’y voir clair. « C’est dur parfois de savoir ce qu’on ressent vraiment. Peut-être que vous avez plusieurs réponses et que vous ne savez pas laquelle donner. »
À ce moment-là, travailler avec les parties peut aider à accéder aux différents ressentis. « Une partie à l’intérieur de vous se sent impuissante quand vous voyez que les enfants ne vous écoutent pas, une autre partie se sent accablée quand vous entendez les reproches de votre conjoint, et une partie se sent en colère quand vos efforts ne sont pas vus. »
Dans certains cas, quand le style d’attachement sous-jacent est « suis-je assez bien ? », plus je pose des questions, plus cela devient dangereux et insécurisant pour le patient. Peut-être qu’il a appris qu’il n’y a rien de bon à l’intérieur de lui. Alors pourquoi aller voir ça si c’est moche ou honteux ? Quand la personne a ce type de croyance sur elle-même, c’est risqué de se connecter à soi. Une stratégie de protection est de se dire « je ne regarde pas ça. Et si je ne regarde pas, je ne le ressens pas ». Quand la connexion profonde à soi n’est pas possible, mieux vaut fermer le robinet émotionnel, ne pas sentir, ne pas savoir et ne pas se poser de questions.
Dans ce contexte, le thérapeute peut recadrer le « je ne sais pas » en termes de bonnes raisons pour lesquelles cela peut être protecteur de ne pas savoir. « Vous avez trouvé cette solution face à toute la douleur qui pourrait vous assaillir. Comme si quelque chose en vous s’était fermé pour ne plus rien ressentir. Alors bien sûr, vous ne pouvez pas répondre à ma question parce que vous vous protégez. C’est ce qui vous a aidé jusqu’à présent pour avancer dans votre vie. Est-ce que j’ai bien compris ? »
Dans d’autres cas, le patient veut donner la bonne réponse au thérapeute et il ne veut pas se tromper. Comme s’il se disait « qu’est-ce qu’on attend de moi ? Est-ce que je vais encore faire une erreur et passer pour quelqu’un qui ne fait pas bien ? ». Et au lieu de se tourner vers lui-même, vers sa propre intériorité, il prend le chemin inverse en essayant de trouver la bonne réponse, celle qui va faire plaisir au thérapeute, au partenaire, pour ne pas décevoir et aussi pour arrêter les questions. En cherchant comment faire les choses correctement pour l’autre, cela l’éloigne de lui-même et le ramène à du performatif.
Regarder ce qui se passe au niveau corporel peut être aidant pour recentrer la personne sur elle-même. Quelles sont les sensations ? Comment est sa respiration ? Avant même de chercher le sens, remettre l’attention sur l’expérience corporelle : tiraillement, tremblement, tension, oppression, chaleur, lourdeur, ruissellement, picotement…
Et puis il reste les questions dont la meilleure réponse pourrait être « je ne sais pas ». Les questions existentielles, philosophiques : « je ne sais pas si cette relation me rend vraiment heureux », « je ne sais pas si je suis assez bien pour toi », « je ne sais pas si je pourrais rester à tes côtés si tu ne veux pas d’enfant ».
Il n’y a pas une seule manière de comprendre le « je ne sais pas ». C’est bien dans la relation avec la personne en face de nous, dans le contexte où, en tant que thérapeute, en étant accordée, nous aurons une idée de ce que « je ne sais pas » peut recouvrir. L’EFT nous apprend qu’il y a des bonnes raisons à ne pas savoir et que c’est déjà une bonne réponse.
Si le patient avait conscience de lui-même, il ne serait probablement pas en thérapie. S’il avait les compétences et la sécurité pour se comprendre, il ne serait pas perdu ni coincé là où il est. La validation et une bonne alliance donnent de la sécurité pour aller explorer. L’idée du travail thérapeutique est de pouvoir se sentir libre d’être soi-même dans la relation et d’être plus ouvert au monde, y compris aux questions.




